25 et 26 février 1941
25 et 26 février 1941 , les Pays-Bas sinsurgent
contre la déportation des juifs
Amsterdam en grève contre les rafles
(extrait de l'article publié sur "L'Humanité")
La statue brave le vent et la pluie, sur une place
en plein centre dAmsterdam, là où, avant la
Seconde Guerre mondiale, se trouvait le quartier juif de la ville.
Cest un grand bronze dun homme fort et musclé.
Un docker qui se dresse, les mains nues prêtes à
monter en poings fermés ou à se battre contre un
ennemi qui se croirait invincible. Cette statue, du sculpteur
néerlandais Mari Andriessen, représente louvrier
honnête et indomptable dAmsterdam, la ville ouverte
et commerçante qui sest toujours révoltée
contre toute oppression, contre toute discrimination.
Depuis la guerre, chaque année, la population
vient ici en un long cortège commémorer les événements
du 25 et du 26 février 1941 : la grève générale
contre les persécutions envers les juifs qui paralysa Amsterdam.
Ce fut la seule grande grève en Europe contre lantisémitisme
des nazis. Cette "Februaristaking" est gravée
dans la mémoire dAmsterdam, qui lui doit sa devise
: "héroïque, déterminée, généreuse".
Le sort des juifs était scellé par Hitler
bien avant que la guerre néclate. Toutefois, les
occupants ne voulaient pas se précipiter dans des actions
dont ils pressentaient bien que les Néerlandais ne les
accepteraient que par la force. La machine de lextermination
se mettait en marche, à petits pas, précis et méthodiques.
En juillet 1940, les juifs doivent quitter la défense
aérienne. Deux mois plus tard, les hauts fonctionnaires
(
) doivent consentir à ne plus nommer de juifs dans
la Fonction publique. Peu après, les fonctionnaires doivent
déclarer sils sont "aryens" ou non, ils
rempliront leurs formulaires sans broncher. Ensuite, les fonctionnaires
juifs sont suspendus. Les entreprises juives sont obligées
de se soumettre au contrôle allemand, tandis que les étudiants
juifs sont écartés des universités. En décembre
1940, les cafés et les cinémas sont interdits aux
juifs. Implacable machine, qui choque par sa barbarie. Quelques
hauts fonctionnaires protestent par écrit et démissionnent
(
). Dans les universités, les protestations sont
plus courageuses : le mois de novembre 1940 verra des grèves
des étudiants de Delft et de Leyde, en solidarité
avec leurs camarades et les professeurs juifs. Mais les nazis
font régner leur ordre de plomb.
En janvier et février 1941, lagression
antisémite se déchaîne. Des membres de la
milice, les collaborateurs hollandais, en chemises noires, attaquent
des magasins juifs et des cafés qui refusent de poser le
panneau interdisant laccès aux juifs. Il y a des
blessés. La tension monte, les habitants dAmsterdam
se défendent. Un soir de bataille de rues, un collaborateur
reste sur le pavé, et il meurt trois jours plus tard à
lhôpital. (
). La riposte est ferme : ce seront
les premières grandes rafles à Amsterdam, les 22
et 23 février. Dans le quartier juif, des centaines dhommes
sont arrêtés par les Allemands, avec une rare violence.
Ils partiront au camp de concentration de Mauthausen, où
ils laisseront, tous, la vie. Cela, Amsterdam ne le sait pas encore,
mais ce quont vu ses habitants suffit. Jamais auparavant
les rues de la ville navaient été ensanglantées
et déshonorées comme pendant ces deux rafles.
Lorganisation de la grève qui suit est,
en grande partie, le fait des communistes. (
). Il y avait
déjà eu des grèves à Amsterdam : les
ouvriers de la sidérurgie avaient refusé de travailler
en Allemagne. Loccupant avait cédé. Les (
)
chômeurs embauchés temporairement par lEtat
avaient, avec succès, réclamé des primes
dhiver. Cette fois, lenjeu nest plus matériel.
Pour les grévistes des 25 et 26 février, il sagit
de la vie de leurs concitoyens.
"Cette grève a changé ma vie",
dit calmement Harry Verhey. En 1941, conducteur de tramway, il
avait vingt-trois ans. "Nous savions tous quil y avait
eu des rafles les 22 et 23 février. Les passagers en parlaient
dans le tramway, prudemment bien sûr. Ils étaient
terriblement choqués. On avait tous le sentiment quil
fallait réagir, que lon ne pouvait pas les laisser
faire comme ça. La population juive y était très
bien intégrée, il y avait des adjoints au maire
juifs. Javais des copains juifs, nous avions grandi ensemble.
A la remise des tramways, le groupe du Parti communiste se rassemblait
et, là, on parlait dune grève contre les rafles.(
)
. Ce fut organisé très rapidement, les Allemands
nen ont pas eu vent par leurs indicateurs. (
) On a
donc discuté de lorganisation concrète de
cette grève. Il fallait commencer par les tramways : sils
ne sortaient pas, les gens comprendraient vite quil se passe
quelque chose. Alors, très tôt le matin, à
4 heures, on est allé convaincre les collègues,
déjà sur les rames qui emmenaient le personnel vers
les remises.
Ce nétait pas facile, il fallait y aller
doucement. Dabord, on disait : "Il faudrait faire quelque
chose." Ensuite, après avoir tâté et
préparé le terrain, on allait plus loin. On leur
disait que toutes les usines feraient grève pendant une
journée et quil fallait y participer. La direction
des tramways nous menaçait et, une fois arrivés
aux remises, il a parfois fallu se coucher sur les rails pour
empêcher les rames de sortir. Après ces débuts,
tout allait mieux. Les fonctionnaires, les dockers, les bureaux,
les lycées, tout le monde sortait dans la rue. Les yeux
brillaient, on était moins triste, car, au moins, on agissait.
Je nai jamais eu peur. Jétais tellement pris
par la colère..." "Après ces deux jours
de grève, nous avons été punis. La direction
a retenu une partie de notre salaire. Les passagers le savaient,
ils nous donnaient tous un peu dargent. Mais une deuxième
grève (
) na pas pu être organisée.
Les Allemands avaient fusillé quelques grévistes.
A lépoque, nous ne connaissions déjà
plus la peine de mort chez nous. Ces exécutions ont fait
peur.
"Mais la grève de février a eu de
leffet. Elle a clarifié nos relations avec les occupants.
Il ny avait pas de compromis possible. On voyait où
étaient le bien et le mal. Et, à partir de là,
la résistance a commencé dans notre pays."
Le lendemain de la grève, Harry Verhey, qui
était recherché, a pris le maquis. (
). Il
a fait la Résistance jusquà la Libération,
au sein du Parti [Communiste]. Plus tard, de 1968 à 1978,
il a été premier adjoint au maire dAmsterdam.
Aujourdhui, il a quatre-vingts ans.
Les Allemands furent complètement surpris par
la grève. Le matin du 25 février 1940, quelques-uns
dentre eux se trouvent confrontés à une masse
compacte de grévistes et rebroussent aussitôt chemin,
affolés. Dans laprès-midi, la répression
sorganise tant bien que mal, mais ne peut empêcher
la poursuite de la grève, qui samplifie. Le lendemain,
elle sétend même dans les villes autour dAmsterdam.
Mais des SS, venus en hâte de La Haye, jettent des grenades
et tirent sur la foule. Il y a des morts, des blessés graves.
On décide de sen tenir à ces deux journées
daction.
Pour loccupant, le bilan de la grève est
catastrophique. Elle signifie léchec total de la
tentative de gagner le peuple néerlandais au national-socialisme.
Les Allemands décidèrent de suspendre les rafles
provisoirement, afin de calmer les esprits. Mais, en mars 1941,
dix-huit résistants et grévistes sont fusillés.
La grève est "une page inoubliable de lhistoire
glorieuse de notre patrie", écrit le journal clandestin
"Het Parool" en 1941, car, "pour la première
fois dans lhistoire de lhumanité, juifs et
non-juifs se sont opposés activement contre les horreurs
de lantisémitisme". Mais ce mouvement ne sauvera
pas de juifs. Jusquen 1945, les Allemands réussissent
à déporter plus de 80% des 140.000 juifs néerlandais,
aidés par une partie de la police néerlandaise et
par lobéissance dune partie des fonctionnaires
néerlandais, qui, en rupture avec lesprit de la grève
de février, pratiquent docilement le recensement des juifs.
La grève de février reste une formidable
leçon de solidarité. Sa commémoration annuelle
à Amsterdam sest, depuis 1945, transformée
en une manifestation contre le racisme et la discrimination. La
ville entend vivre dans lesprit de ce grand héritage.
THIJS BERMAN.